FormaBoom
11.03.2022

L’école est finie

Rencontre avec Quentin Guillaume, co-fondateur avec Bérangère Perron de FormaBoom, un studio de design graphique basé à Marseille, qui revendique une approche singulière pour chacun de ses projets. À l’occasion de cet entretien, nous échangeons sur la période qui marque le début de l’activité professionnelle après un cursus en école d’art.

Thomas Amico Peux-tu me parler de ton parcours ?

Quentin Guillaume À la fin du collège, après la troisième, j’ai cherché un CAP de graphisme. À l’époque je faisais du graffiti et j’avais des potes plus vieux qui faisaient déjà du graphisme, des pochettes de disques, pour des groupes de rap locaux, des flyers… Après mon CAP j’ai donc fait un Bac Pro dessinateur en communication graphique.
  Ensuite, j’ai passé mon DNAT design graphique à l’ERBA Valence [ancien ÉSAD Valence, ndr] puis je suis allé en section vidéo aux Arts Décoratifs de Paris. Parce qu’après trois ans à Valence c’était important de continuer en Master. Mais en sortant de l’école, avec Bérangère, on a pris une grosse claque : on s’était éloignés du monde professionnel après le CAP et le Bac Pro pour être dans le monde du « designer graphique chercheur ». On s’est retrouvés confrontés à la difficulté de « comment gagner de l’argent ? »
  À ce moment-là, je voulais être assistant d’artiste, j’ai donc envoyé des mails à des artistes que j’aimais bien, Claude Lévêque, Nicolas Moulin, Alain Declercq, etc. J’ai fait des petits boulots, quelques missions en agence de communication. Une agence m’a proposé de travailler pour 1 200 € par mois en CDI ou en free-lance pour 3 000 € par mois, j’ai directement accepté de travailler en free-lance. J’ai travaillé avec eux trois ans. Puis on s’est dit, Bérangère et moi, qu’on allait monter un studio ensemble, c’est à ce moment-là qu’on a créé FormaBoom. On a gagné un concours pour l’identité visuelle du musée des Beaux-Arts de Lyon. Ça nous a fait un petit book, on a réussi à trouver d’autres commandes, etc. Nous sommes ensuite partis de Paris pour nous installer à Marseille, on a fait un co-working, ce qui nous a permis de rencontrer d’autres gens et créer un réseau.

Logo du studio FormaBoom.

T.A. Travailler en couple, le conseilles-tu ?

Q.G. Être à deux, c’est super important parce qu’en faisant du graphisme tu t’épuises rapidement, il faut pouvoir partager les projets avec quelqu’un pour reprendre de l’énergie. Même pour la relation client c’est important, à deux on est plus solides, les gens vous écoutent plus. Et puis un garçon et une fille ça marche bien, il ne faut pas oublier que c’est d’abord du rapport humain tout ça. Les gens ne te font pas bosser parce que tu es bon ; tu es bon, c’est normal, sinon tu n’es même pas là. Ils te font bosser parce que tu es sympa, tu as un bon contact, tu réponds au téléphone, fait des rendez-vous cools, tu trouves des solutions, etc. C’est pour ça qu’il y a plein de gens qui n’ont pas de talent mais qui bossent bien, c’est parce qu’ils ont un super sens des relations… inversement, il y a des gens très forts qui ne bossent pas. Donc à deux on est plus forts. Moi j’ai un relationnel qui est bon mais je suis assez sanguin. Bérangère est plus pondéré que moi, on s’équilibre.

T.A. Comment trouve-t-on des clients lorsqu’on se lance ?

Q.G. Quand j’étais aux Arts Déco, je rentrais dans les magasins du quartier, je demandais aux gens s’ils n’avaient pas besoin de cartes de visites, d’une affiche, etc. Ce qui est bien dans le graphisme c’est que tu peux arriver partout, il y a toujours du taf. C’est ça qui est sympa dans ce métier, c’est léger, tu as un ordi, tu le déplaces, c’est simple. Tu n’as pas de gros investissement à faire en comparaison à d’autres métiers.

Habillage graphique d’une tour au Centre scientifique et technique du bâtiment, 2011.

T.A. Pas trop dure la réalité de la vie professionnelle en sortant d’école d’art ?

Q.G. Non, pas plus que kiné. Il y a de plus en plus de boulot dans ce métier, ça n’arrête pas. Quand j’ai commencé le graphisme les gens ne connaissaient même pas le mot. Aujourd’hui tout le monde a des notions de typographie parce que tout le monde utilise des logiciels où l’on propose un Helvetica, un Courrier ou autre chose. Tout le monde est sensible à ça, donc on pourrait croire qu’il y a moins besoin de graphistes, mais en fait pas du tout, parce qu’il y a des gens qui ont besoin qu’on leur explique, il y a plein de demandes. En ce moment on bosse pour Jean-Paul Gaultier, on fait de la pâte à modeler ; les marques communiquent, elles ont besoin de visuels tout le temps, donc c’est possible de travailler. Le risque, c’est de se perdre, de ne plus savoir qui tu es. Ne plus avoir de travail personnel, c’est ça le piège. Si tu ne fais que des choix financiers, tu arrives à faire des projets un peu pourris que tu ne peux plus montrer, tu n’as plus de production personnelle parce que tu es rincé et tu en viens à ne plus savoir quoi faire. C’est pour ça qu’il y en a pleins qui lâchent l’affaire.
  Ce qui est dur c’est de mener de front une vie professionnelle qui peut ramener assez d’argent pour se débrouiller et de continuer un boulot perso. C’est ça qui va t’apporter des choses, sinon tu t’épuises et un jour tu n’es plus frais, tu n’as plus rien à proposer, il y a des jeunes qui arrivent donc on ne te fait plus bosser.

T.A. Est-il possible de faire du « design d’auteur » pour une commande plutôt corporate ?

Q.G. Pour moi, c’est cinquante-cinquante. 50 % le client, 50 % le graphiste. Si le client ne l’accepte pas, ça ne marchera pas. Parfois tu tombes sur des clients cools : en ce moment je fais une identité graphique pour une boîte qui fait de la prédiction et de l’analyse de flux sur Internet, on a réussi à faire un bon projet parce que les gens sont intelligents, ils acceptent l’échange. Puis à d’autres moments ça foire. Parce que la personne n’a pas les mêmes références graphique et elle veut un papillon bleu. La cliente c’est la cliente, à un moment donné si elle veut son papillon, soit tu lui dis d’aller se faire voir, soit tu dis « oui, bien sûr Madame, je vais faire le papillon, je vous envoie la facture, c’est 1 500 €. » Tout ça s’apprend, c’est un jeu.

Communication de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Signalétique de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

Pulvérisation des murs de la Plateforme de la création architecturale, 2014.

T.A. Est-ce possible de travailler avec des clients à distance, sans forcément les rencontrer ?

Q.G. Ça m’est arrivé, mais c’est difficile. Il faut se voir, c’est important pour faire passer les projets. On a des règles : on n’envoie jamais une création par mail, en tout cas pas au début, on essaie de faire un rendez-vous et de bien le préparer. Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu’il y a des pics d’attention qui font que pendant une demi-heure les gens t’écoutent, après beaucoup moins, ensuite ils vont commencer à déconstruire ton projet. Il faut savoir stopper la réunion quand tout le monde est content.

T.A. Est-ce une bonne idée de travailler chez soi ?

Q.G. Alors ça en revanche, je te le déconseille.

T.A. Mais au début, on n’a pas forcément les moyens de se payer un logement et un studio.

Q.G. Cela dépend des endroits où tu habites, à Valence il y a moyen de trouver des lieux facilement. J’avais un ami qui faisait la communication du théâtre et le théâtre lui passait des locaux. C’est pas mal de fonctionner comme ça. Du coup, il était très libre dans sa création graphique. Parce qu’il bossait dans ce mode d’échange il n’y avait pas d’argent, donc plus de liberté.

T.A. Comment trouves-tu tes clients ? Ce sont plutôt eux qui t’appellent ? Tu participes à des appels d’offres ?

Q.G. Non, on nous appelle. Au tout début on a répondu à un ou deux appels d’offres, mais je n’y croyais pas. Si tu ne connais pas quelqu’un tu ne gagneras pas. On a répondu à un appel d’offre pour le musée des Beaux-Arts de Lyon parce qu’une personne est venue nous voir deux mois avant en nous disant qu’elle aimerait qu’on y participe. Regarde par exemple ABM Studio, qui se bat pour que les appels d’offres publics soient rémunérés… Il ne faut jamais accepter de travailler sans être rémunéré parce que tu mets les autres graphistes en difficulté. Il faut que les graphistes soient solidaires. Et puis si tu travailles et que tu n’es pas rémunéré, on ne te considère pas.

Catalogue de l’exposition Le grand mezzé au Mucem, 2020.

T.A. Participer à des appels d’offres ça te permet quand même de construire un portfolio solide avec des projets plus ou moins réels.

Q.G. Après, tous les moyens sont bons… Il faut y aller au culot, il faut être un bulldozer, tu t’en fous. Il faut croire en toi, c’est vraiment le seul truc. Crois en ta came, « T’en veux pas ? C’est pas grave, lui là-bas il va en vouloir ». Il y a toujours quelqu’un qui va vouloir de ce que tu fais.

T.A. Pour clôturer, quelle est la recette pour trouver le bon nom de studio ?

Q.G. [rires] Choisis un nom qui n’existe pas déjà quand tu le tapes dans Google, et qui se comprenne dans plusieurs langues. Mais tu peux t’appeler Spliff Studio, si tu bosses super bien, tout le monde voudra bosser avec toi.

Entretien réalisé par Thomas Amico le 20.10.2019.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des relations entre les pratiques du graffiti et celles du design graphique est lisible ici.

Pour continuer :

Quentin Bohuon → La solitude des imagesFormaBoom → L’illégal, c’est pas mal !
/la-solitude-des-images/

Quentin Bohuon
18.12.2023

La solitude des images

Rencontre avec Quentin Bohuon, illustrateur, que son parcours a fait passer par l’ÉSAD Valence entre 2016 et 2017 avant d’être diplômé de la HEAR Strasbourg. Quentin a bifurqué du design graphique à l’image narrative, et il développe maintenant un univers visuel énigmatique et poétique. Au début de son travail d’auteur, il nous raconte ses méthodes et ses doutes, ses inspirations.

Samuel Vermeil Est-ce que tu peux nous décrire la façon dont tu travailles ?

Quentin Bohuon En ce moment, il y a vraiment l’idée de travailler sur des séries. Ça m’intéresse beaucoup la répétition d’un geste, d’un dessin, ça raconte presque une histoire. Je me rends compte qu’à Valence1 j’avais déjà commencé à travailler sur des « micro-récits ». Comment une même image répétée peut-elle raconter quelque chose dans les modifications qui lui sont apportées ? Une attention ou un manque d’attention ; quelque chose qui est modifié après coup, qu’on essaie de transformer sans vraiment y arriver ; une sorte de liberté qui amène une autre dimension à l’image.

S.V. Peux-tu préciser la distinction entre série et répétition ? Qu’est-ce que tu entend par répétition et à quel moment cela devient une série ?

Q.B. Il y a série quand il m’arrive de répéter plusieurs fois le même dessin, et que ces dessins deviennent un ensemble. Généralement je commence en noir et blanc pour essayer de trouver des volumes — par exemple dernièrement j’ai beaucoup travaillé au fusain. Puis, je change de feuille. Je redémarre, et je me penche sur la couleur. Je travaille en couches, justement comme en sérigraphie. Une première couche d’aquarelle que je viens ensuite rehausser avec une seconde couche de fusain. Il y a une sorte de travail à la manière de tests colorimétriques, comme on ferait un passage à vide sur des cadres avec de l’encre de sérigraphie. Là, je trouve peu à peu mes couleurs à l’aquarelle. Au début, mes dessins restait souvent à l’état de croquis, de lignes ou de choses plus indéterminées que je retouchais après sur ordinateur. Puis, j’ai eu envie d’aller plus loin dans le dessin pour avoir des originaux à exposer. Du point de vue de la méthode, je trouvais vraiment dommage de ne pas garder de traces de ces premières étapes. Maintenant, je m’oblige à refaire le même dessin jusqu’à ce que j’en sois satisfait.

Les poissons ne pleurent pas, 2022.
Recherches et étapes du projet.

S.V. Avant, tu travaillais avec ton ordinateur comme outil de dessin, et tu as mis ça de côté pour essayer de mettre au point quelque chose de différent qui te permette de partager les images que tu produis, les objets matériels ?

Q.B. En fait, ce moment du travail sur l’ordinateur, je l’ai hérité de la HEAR. Dans l’atelier de sérigraphie les techniciens nous poussaient à rechercher, à mixer les techniques concrètement. On était aussi incité à trouver des liens entre les ateliers, à mélanger lithographie et sérigraphie par exemple. Je collectais des formes, des textures, des matières provenant de supports différents, je les scannais en noir et blanc — en seuil — et après, je jouais avec en faisant des montages sur ordinateur. Mais j’ai fini par trouver dommage de ne pas rentrer plus directement dans une pratique manuelle, d’essayer de tout faire à la main, pour avoir au final un dessin physique, un original.

S.V. Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier qui t’intéresse dans ces séries au fur et à mesure des dessins et des re-dessins ?

Q.B. Cette envie d’un dessin « parfait » — ou du moins qui me convienne —, matérialisée par ces dessins et re-dessins, m’amène à explorer et approfondir des techniques. Ça me permet de travailler avec de l’aquarelle, du fusain, ou dernièrement de la gouache. Enfin, si on parle uniquement du côté plastique, j’ai l’impression d’expérimenter, de fouiller et de me creuser de plus en plus la tête pour réussir à faire ce que je veux. Ça amène, là encore, une identité supplémentaire.

Rompre le feu, 2022. Aquarelle & fusain.
Recherches et étapes du projet.

Romain Laurent Ça ressemble beaucoup à une sorte d’obsession. Une obsession de maîtrise technique. J’ai l’impression que tu utilises tes propres dessins comme contexte d’expérimentation.

Q.B. Clairement ! Je fonctionne comme ça aujourd’hui, mais je ne pense pas que je pourrais continuer éternellement. Par exemple, le bocal avec les poissons, je l’ai recommencé de nombreuses fois. À la fin, j’étais éreinté de cette aventure. Oui, il y a vraiment une volonté de contrôle et de maîtrise, sûrement un peu trop, je m’en rend compte.
  Quand je vais dans des expositions, il y a souvent des originaux et parfois même des planches originales de BD. On y voit sur le côté toutes les petites traces annexes au dessin. Des fois je me dis que c’est bien qu’on ait accès à ça. Mais moi, je veux que ce soit au cordeau.

S.V. Quentin, je crois que tu t’étais beaucoup intéressé aux récits qui pouvait exister dans une seule image. D’une certaine façon, cette idée de répétition d’une même image résonne aussi avec cette thématique.

Q.B. Tout à fait. C’est une question qui m’a suivi tout au long de mon parcours, qu’il s’agisse de mes études en design graphique ou plus tard en illustration. J’ai même fait mon mémoire sur ce sujet2. Pendant une période aux Arts décoratifs, je m’en suis écarté et j’ai essayé de faire de la bande dessinée. Je me suis rendu compte progressivement que ce n’était vraiment pas mon truc. Avoir un découpage défini de gaufriers, des ellipses à penser, des personnages qui se ressemblent d’une page à l’autre, des cadrages précis de pièces en fonction des scènes, etc. ce n’est pas pour moi.
  En fait, je crois que j’ai envie de revenir à l’idée de créer des images qui, à elles seules, insufflent un récit. Par exemple, les dessinateurs comme Roland Topor3 me fascinent. Chacun de ses dessins me transporte dans un monde qui n’appartient qu’à lui.

S.V. Justement, si on quitte un peu les questions de « cuisine » et qu’on en vient plutôt au sujet, je me demandais si tu avais des sujets de prédilection ? Ou, pour le dire d’une autre façon, de quoi parlent tes images ? On a souvent l’impression qu’il y a un mystère dans tes images, quelque chose à déchiffrer, une énigme.

Q.B. Je pense que ça parle de moi. En tous cas, ça trouve son origine dans des émotions et des sentiments personnels. C’est généralement des histoires d’amour, ou des relations d’amitié, des rencontres. C’est vraiment le dénominateur commun de mes productions. Ça me questionne, ça me travaille, ça me rend triste, ça me rend heureux. Je le fais d’une manière assez pudique — il s’agit de ne pas trop en dire —, mais aussi pour que chacun puisse s’approprier l’histoire. Je crée cette énigme, je la propose à la personne qui regarde l’image, mais je pousse aussi la personne à se créer son propre chemin, sa propre interprétation.

Masque en éventail, commande pour le Crous Alsace, 2021

Margot Vidal Comment articules-tu ces préoccupations personnelles avec la réponse à une commande ?

Q.B. Des fois on a envie d’amener nos interrogations personnelles dans le cadre d’une commande, mais ce n’est pas toujours possible. Je pense qu’il faut faire attention de ne pas tomber dans le cliché de son propre dessin ou de son propre travail. Il y a toujours un répertoire de formes et de choses dans lequel tu vas piocher, auquel tu es identifié et pour lequel les gens viennent te voir. 
  En ce moment, par exemple, mes proches ou les amis qui veulent me faire un cadeau m’offrent des poissons. Juste parce que j’en ai dessiné ces derniers temps, les gens se disent que ça doit me plaire et ils vont m’en offrir : j’ai la peluche poisson, la manique poisson, les tongs aussi…, j’ai des poissons partout.

S.V. C’est intéressant parce que, tout d’un coup, tu pourrais dessiner ce que tu aimerais avoir et puis peut-être que cela va apparaître…

Q.B. Je vais peut-être me mettre à dessiner des Ferrari !

S.V. Il y a quand même une présence assez forte de la nature, des animaux. Tu commences à développer un genre de bestiaire.

Q.B. Je crois qu’il existe déjà. Je pense que ça reflète mon enfance. J’ai beaucoup traîné dans les bois à construire des cabanes avec mon père et à nettoyer les rivières. Il y a eu par la suite une période pêche qui a duré pas mal de temps. C’était ça qui m’a dirigé vers un lycée agricole. Aujourd’hui ce sont des influences qui se retrouvent logiquement dans mon travail. Il y a aussi des préoccupations d’ordre écologique. En faisant des images, j’essaye aussi de donner de la visibilité à ces environnements pour sensibiliser les gens. J’aime penser que je peux jouer un petit rôle. 

M.V. On le voit bien dans l’image avec les sacs plastiques et les oiseaux.

Les oiseaux, extrait de Enfin l’automne, 2022

S.V. Ça nous intéresserait de savoir plus largement ce que tu regardes, de quoi tu te nourris, quelles sont tes sources d’inspiration.

Q.B. Je suis un grand fan d’Haruki Murakami et je pense qu’il est dans mes premières influences. Dans les textes, les histoires qu’il développe, la psychologie des personnages, leur manière de penser, dans la façon dont il écrit et dont il décrit le monde qui l’entoure ; je trouve qu’il le fait à la fois de manière simple, complexe et poétique. J’admire son travail. En ce moment je suis en train de lire Le meurtre du commandeur, après avoir lu Kafka sur le rivage, Flipper, 1973, et Écoute le chant du vent. En termes de lecture, c’est mon Graal. J’aime bien les choses étranges. Récemment j’ai lu Le terrier de Franz Kafka, un des derniers livres qu’il ai écrits et qu’il n’a pas terminé d’ailleurs. En fait, j’aime les œuvres qui développent un univers à la frontière entre le réel et le fantastique, lorsque l’auteur laisse une place au doute… Et là je pense au bocal avec les deux poissons dedans. En soit, il n’y a rien d’étrange, mais le fait de le mettre là, de cette manière, j’aime à penser qu’il y a un glissement qui se joue vers une atmosphère surréaliste, fantastique. Roland Topor est une référence importante, on en a déjà parlé. Henry Darger4 dont j’ai pu voir des originaux dans une exposition au musée Würth, l’est aussi. Je regarde pas mal de films, sud-coréen notamment. J’adore le cinéma de Lee Chang-dong…
  Une influence dont j’ai oublié de vous parler, c’est celle d’Escher5. Il a une approche très scientifique, très mathématique dans sa manière de créer des systèmes, des motifs. Peut-être que ce goût m’est venu du design graphique. Je retrouve ça dans ma manière de construire une image, de la structurer, de mettre en place un procédé. On le voit bien dans ma pratique de la série, dans la reproduction d’images de façon méthodique.

R.L. Tu as commencé par parler de tes références en citant des œuvres littéraires et non des œuvres plastiques ou visuelles. J’ai l’impression que c’est évocateur de la manière dont tu travailles. Plus avec des histoires en tête, des récits, des systèmes narratifs, plutôt que des images.

Q.B. C’est vrai qu’à une période je m’étais mis à écrire. Je ne sais pas si j’écrivais super bien, mais en tout cas c’était devenu un point de départ pour beaucoup de dessins. Parfois je notais très frontalement des choses que je ressentais et, parfois, j’essayais de trouver une métaphore visuelle, une matérialité avec une image. Il y a eu ce jeu de ping-pong, de va-et-vient entre les deux. J’écrivais quelque chose, j’en faisais un petit dessin, puis je revenais à l’écriture, etc. L’idée avance petit à petit en écrivant. Je travaille moins consciemment de cette manière, mais je pense qu’il y a toujours ce réflexe. Même si ce n’est pas fait sur une feuille de papier, extériorisé, j’ai l’impression de garder ce procédé en tête.

Camille et la mer, 2022. Encre de chine, crayon de couleur, aquarelle.

S.V. Au regard de ton parcours, que penses-tu avoir trouvé aujourd’hui ? Comment vois-tu ton évolution par rapport à la période où tu te cherchais et où il y avait un certain bouillonnement ?

Q.B. Je pense que ce serait assez périlleux de dire qu’on a trouvé son truc, de continuer à travailler sans se poser de questions. Je remets en cause beaucoup de choses et je me remets beaucoup en question. Mais mon processus de travail, même s’il varie légèrement, est maintenant bien en place. J’ajuste certaines choses à la marge, j’apporte de légères modifications, comme sur les questions techniques ou d’outils dont on parlait tout à l’heure.
  De manière plus large sur mon travail, cette question de l’image-récit est récurrente. C’est une ligne directrice, un fil rouge. Ces micro-histoires — qui ne sont plus si micro que ça parce qu’on peut rester très longtemps devant une image et se poser plein de questions — sont centrales. Je pense aussi que je m’affirme plus, je m’autorise à croiser les choses. Par exemple, si demain j’ai envie de découper du bois, on va découper du bois et on va faire des outils avec. Je compartimente moins. Tout à l’heure on parlait de l’influence qu’a pu avoir le design graphique sur mon travail : ce n’est pas parce que j’ai arrêté ces études et que je ne fais plus de design graphique que ça n’a pas d’influence sur la manière dont je peux travailler aujourd’hui…

S.V. En conclusion, peux-tu nous parler de ce que tu as envie de faire à l’avenir ?

Q.B. En termes de travail, j’ai envie de me pencher sur la question de l’exposition en galerie de dessin contemporain — je n’y connais pas grand chose. Disons que j’étais plus versé dans l’idée de faire de la bande dessinée ou du roman graphique, donc je m’intéressais au monde de l’édition. Dernièrement, chercher des manières d’obtenir des dessins originaux finis a fait émerger cette question de l’exposition. Ça me parle beaucoup et c’est un peu ma préoccupation du moment. Un autre projet, parce que l’aspect éditorial de l’illustration continue de m’intéresser, ce serait de faire des petites éditions, des livres auto-édités qui pourraient promouvoir mon travail auprès de clients.
  J’ai aussi envie de me rapprocher du dessin de presse. j'ai envie de développer cet aspect-là de mon travail. D’une part parce que ça rapporte un peu mieux que la bande dessinée et puis l’idée me plaît. Encore une fois, il s’agit de condenser en une image un sujet, une histoire…

Passé, présent, futur, 2023

Entretien réalisé par Samuel Vermeil et Romain Laurent, avec la présence de Margot Vidal, le 14.12.2022.


  1. Quentin a étudié à l’ÉSAD Valence de 2015 à 2017 avant de poursuivre son parcours à la HEAR, Strasbourg. 

  2. Quentin Bohuon, Le discours de l’ineffable — Mécanisme de l’image isolée, HEAR, 2019–2020. 

  3. Roland Topor (1938–1997), artiste, auteur, cinéaste, touche-à-tout brillant et grinçant, co-fondateur du mouvement Panique. 

  4. Henry Darger (1892–1973), artiste peintre américain associé à l’Art brut dont le travail a été révélé dans les années 1990. 

  5. Maurits Cornelis Escher (1898–1972), artiste néerlandais, célèbre pour ses représentations d’espaces impossibles. 

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FormaBoom
12.03.2022

L’illégal, c’est pas mal !

FormaBoom est un studio de design graphique fondé par Bérangère Perron et Quentin Guillaume, tous les deux diplômé·es de l’École d’art et design de Valence, mais aussi de l’École des arts décoratifs de Paris. À l’occasion de sa venue en workshop à Valence, nous nous entretenons avec Quentin sur l’influence du graffiti dans son parcours.

Daphné Lejeune Depuis combien de temps pratiques-tu le graffiti ? Ou pendant combien de temps l’as-tu fait ?

Quentin Guillaume Je ne le pratique plus comme avant, j’ai un œil dessus j’adore lire et regarder les tags et quelques graffs aussi. Aujourd’hui je fais des formes mais plus de tags (signature). Mais j’ai commencé le graffiti, je ne sais pas, j’avais onze ans et demi, douze ans. J’ai commencé à faire des murs à quatorze ans et j’ai eu une période active jusqu’à vingt-deux ans. Après j’ai commencé à faire des choses un peu différentes.

Graffiti, Barcelone, 2002.

D.L. Tu étais seul ou à plusieurs ?

Q.G. On était à plusieurs, c’était un groupe d’amis. C’était surtout une façon de se sociabiliser, d’intégrer un groupe, de ne pas être seul.

D.L. Comment as-tu commencé le graff ?

Q.G. J’ai commencé avec un ami, dans les rues de Marseille : on trouve un prétexte, promener le chien par exemple et on va faire des tags. Puis je me suis fait repéré par des mecs plus âgés, qui sont venus me chercher à la sortie du collège, qui m’ont demandés de venir avec eux, j’étais trop flatté, j’ai dit « OK » sans hésiter. Ils m’ont amené sur des murs plus importants, plus gros, plus risqués. C’est à ce moment que j’ai commencé à vraiment faire du graffiti. J’en faisais tous les jours, en achetant ou volant de la peinture, en faisant beaucoup de choses illégales, sur les trains, les autoroutes la nuit, les métros, les grues, les camions, tout. On était obsédés. On se promenait avec nos échelles dans la ville, c’était génial.

Graffiti, Aix-en-provence, 2009.

D.L. Vous avez eu des problèmes avec la police ?

Q.G. Oui, plein. Des gardes à vues, des procès, des arrestations, avec un peu de violence parfois. Mille expériences… On va au ski, on tags les télécabines comme des abrutis, on arrive en haut les mecs nous enferment dedans, ils appellent leurs collègues qui nous attendent en bas pour tout nettoyer, ce qui est normal, c’est le jeu. Il m’est arrivé plein de petites galères. Tu t’autorises quelque chose, tu vas provoquer une réaction, à toi d’être en mesure de répondre à cette réaction avec plus ou moins d’intelligence.

D.L. Selon toi, quelle est la meilleure façon d’évoluer dans le graff ou dans le design graphique en général ?

Q.G. Avec le recul je penses qu’il faut être un bulldozer avec une grande ouverture d’esprit. Douter peu, aller à fond dans ce que l’on fait et ne pas avoir peur de s’imposer. Il faut produire énormément, et diffuser, revendiquer ce que tu fais, faire des gros projets et ne pas hésiter. C’est ça qui va te rapporter des choses après. Si tu le fais à moitié ça sert à rien. C’est comme si tu vas faire un train ou un acte illégal, tu sais que tu t’engages dans une voie compliquée, il peut y avoir des problèmes, donc il vaut mieux y aller à fond. C’est aussi comme le skate, si tu veux réussir ta figure, tu vas tomber mais il faut remonter tout de suite. La chute fait partie du jeu. C’est pour ça qu’il faut envoyer fort, si t’envoies pas fort, tu te plantes. Il faut aller vite, appuyer fort et là ça passe. Le skate c’est une bonne image, j’en ai fait et c’est proche du graffiti dans la façon d’appréhender la ville. Parce que c’est aussi ce qui m’intéresse dans le graffiti, au-delà du graffiti en lui-même c’est surtout la déambulation, les balades dans des lieux qui ne sont pas destinés à ça, découvrir des choses, être seul dans des grands espaces, au milieux d’infrastructures importantes où le public n’a rien à faire, c’est ça qui est chouette ! Un endroit que j’adore à Valence, c’est un grand dépôt de wagon de marchandises bâchés où j’ai passé des journées à faire des tracés en blanc. Un des plus beaux cadeaux que je puisse me faire c’est de passer une journée là-bas.

D.L. Est-ce que tes graffs ont une grande influence sur ton travail actuel ?

Q.G. Oui, parce que je fais du graffiti, je dessine. Ça demande beaucoup de travail manuel, tu es l’imprimeur, donc oui, tu as tes techniques, tes encres… En graphisme j’essaie aussi de trouver des outils pour modifier/stimuler ma pratique.

Graffiti, Paris 20e, 2012.

D.L. Comment sont venues tes idées de motif ?

Q.G. En m’inspirant d’autres choses que du graffiti, en allant voir d’autres choses, de l’art, de la biologie. Je suis très influencé par la biologie, ma mère est médecin donc on a plein de livres sur l’anatomie à la maison, le corps humain, la cellule, je me suis vraiment inspiré de ces images. J’ai un livre très épais, qui est remplis de schémas intéressants, où on peut voir une couche de la peau, des spores… Après j’ai aussi des chocs visuels, quand je suis allé à Barcelone en 1998, j’ai vu des choses que je n’avais jamais vu avant dans le graffiti, un graffeur qui s’appelle Sixe. Des graffs de Tilt, Ceet. J’étais très inspiré par tout ce qui était en style « bubble ». Tu fais des études de graphisme, ça ouvres plein de portes, c’est génial.

Recherches atelier, Marseille, 2020.

D.L. Selon toi, cette étape t’a permis d’en arriver là ou tu en es aujourd’hui ?

Q.G. Oui tout se tient, ça m’a influencé. Après c’est plus les parents qui donnent une structure, le graffiti ça a comme point commun de rassembler des gens qui veulent de l’illégal, qui ont besoin d’autre chose, qui cherchent quelque chose, se confronter à l’autorité. J’ai hésité à faire flic, j’étais aux Arts Déco, je voulais entrer dans la police parce que le travail d’enquêteur m’intéressait. J’ai eu tellement affaire à la police dans le graffiti que je trouvais ça intéressant. J’adore cet univers, t’es au courant de ce qui se passe dans la société et alors que personne ne le sait. C’est comme des mondes parallèles, le graffiti est un monde parallèle. Mais je pense que je n’aurais pas été heureux dans un milieux administratif, j’ai bien fait de ne pas m’engager dans cette voie, je suis pas assez institutionnel pour ça. En même temps je n’ai pas eu un parcours de délinquant parce que j’ai eu une mère qui m’a structuré et qui a fait que j’ai pas déconné, j’ai fait des études, et quand je suis allé trop loin judiciairement dans le graff j’ai arrêté, j’ai cherché du travail…

Mural aérosol et pmma miroir, Lille, 2021.

D.L. Lors de ta conférence à l’ÉSAD Valence le 21 octobre 2019, tu nous as dit que le graff « n’est pas assez ouvert », c’est la raison pour laquelle tu as décidé d’aller dans une école d’art, pourquoi ?

Q.G. Le graff est un art très populaire, qui se rapproche du tuning, c’est des mondes qui peuvent êtres proches, dans le sens ou il y a des magazines internes au truc, des façons de faire pour être accepté, etc. Le graffiti à Marseille par exemple, c’est des guerres de territoires, c’est des gens qui ont pris des places dans la ville, si toi tu prends ces places-là, tu vas leur devoir quelque chose, de l’argent, de la peinture, des bombes. Il y a aussi des gens qui n’ont rien là dedans, ils n’ont pas un parcours assez élevé dans la délinquance mais gardent le graffiti pour se faire plaisir et avoir un peu de pouvoir sur d’autres, des gens plus jeunes. Il y a beaucoup de vols dans ce milieu, dans certains groupes des personnes vont être formées à voler. Quand tu fais ça tu vas te confronter des personnes qui ont peu d’ouverture d’esprit. Pour eux le graff c’est du vandalisme. À l’opposé, il y a aussi le côté super conventionnel de la mairie qui va appeler le graffeur du coin pour faire une déco, qui va être souvent naze, c’est le côté « culture facile », « culture à emporter ».
  Maintenant la nouvelle génération qui fait du graffiti est beaucoup plus intéressante. Elle mixe beaucoup plus les codes. Aujourd’hui il y a des mecs qui font du graff et qui écoutent du métal. Alors qu’avant c’était pas possible et c’est super bien, ça ouvre vers d’autres typographies, d’autres approches. Les codes sont beaucoup plus déstructurés. Va voir par exemple ce que font les PAL (Saeio RIP), ce sont des mecs qui font du graff et qui sont passés dans une école d’art. Je trouve que cette famille-là est intéressante dans le graffiti, ils tentent des trucs et déconstruisent les dogmes de cette pratique.

Dessin sur voile (Tzigane), 2021.

Entretien réalisé par Daphné Lejeune le 22.10.2019.

Une seconde interview de Quentin Guillaume à propos des débuts de son activité de designer après des études en école d’art est lisible ici.

Quentin Guillaume est diplômé de l’École des arts décoratifs de Paris et de l’École d’arts et design de Grenoble-Valence. En 2013, il fonde avec Bérangère Perron le studio FormaBoom à la suite d’un appel d’offre gagné pour le Musée des Beaux-Arts de Lyon. En 2017 leur studio s’installe en haut de la Canebière à Marseille en continuant les projets à Paris, Lille et Strasbourg.

Site du studio FormaBoom

Thomas Amico est diplomé en design graphique de l’École supérieure d’art et design Grenoble-Valence depuis 2020.

Site de Thomas Amico


Citer cet article« L’école est finie », FormaBoom par Thomas Amico, 11.03.2022, PNEU, https://revue-pneu.fr/lecole-est-finie/, Consulté le 28.02.2024

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