Benjamin Dumond
11.02.2025
Paranormal typography
Les regards dubitatifs devant une lettre exagérément agréable à lire. Les ordinateurs saturés de formes étranges, de mots qui n’existent pas, de signes indéchiffrables. Les cerveaux qui moulinent, cherchent du sens, interprètent, cogitent. C’était en janvier 2025, sous le chapiteau valentinois de l’école supérieure d’art et de design. Quelques étudiant.es sous l’œil attentif de Benjamin Dumond se démenaient pour confectionner une curieuse Encyclopédie des écritures insensées. Au détour d’une pause méridienne, rencontre avec ce curieux énergumène lyonnais, à la fois designer, développeur et conteur.
Maëva Morinière
Face à l’angoisse de la page blanche, il me semble que tu utilises un outil assez singulier : la fiction, et même la science-fiction. Quand en es-tu arrivé à essayer d’imaginer face à un problème de design, non pas les solutions faisables, viables et réalisables, mais celles qui étaient pour sûr absolument impossibles ?
Benjamin Dumond
C’est arrivé quand j’étais en cinquième année à Valence et que j'ai dû faire de la typographie pour mon projet de diplôme. Je ressentais beaucoup de pression, ça me faisait stresser. Au bout d’un moment, je me suis dit que tout serait plus simple si le monde était différent. J’ai commencé à imaginer un cadre dans lequel l’histoire de la typographie aurait pris un autre chemin et de fil en aiguille, je me suis dit que je pouvais tout créer de A à Z. Plus de pression.
À l’école, on te demande tout le temps de justifier ce que tu fais. Ce que je comprends, parce qu’on ne peut pas en faire l'économie en tant que designer. Mais quelques fois, c’est too much. Et ce n’est pas fécond d'être autant angoissé pour trouver de nouvelles idées. Par ailleurs, en typographie trouver de nouvelles idées ça sonne bizarre pour certaines personnes. Selon elle•eux, l’histoire de la typographie évolue d’elle-même et ça paraît vain, impossible de la faire soi-même bifurquer1. Ce qui dans un sens est vrai : on ne peut pas ne pas avoir de normes communes concernant ce à quoi doivent ressembler nos lettres, une famille typographique, la lecture. C’est ce qui permet à tout ça de fonctionner. Mais le problème c’est quand des normes hégémoniques bouffent tout le reste en occupant tout l’espace. Peut-être pourrions-nous essayer de créer une culture typographique de la diversité, de la différence, de la multiplicité ?

E-mails fictifs envoyés à des fonderies françaises, présentés dans l’article Typographia Hermetica, écrit par Benjamin Dumond, et mis en ligne sur Grifi.fr le 25 juin 2018.
M.M.
Et c'est là qu’est apparue la fiction ? Comme un moyen de se défaire de cette pression, comme une échappatoire ?
B.D Oui. Ce qui m’intéressait ce n’étaient pas spécialement les questions de forme. C’était plutôt de faire émerger des idées bizarres de caractère. Des manières de fonctionner étranges. La fiction remplit très bien ce rôle-là, car tu n’as pas besoin de dessiner pour expliquer une idée. Je me suis aussi mis à transformer des caractères que je connaissais déjà en essayant de les raconter. J’aime faire ce qu’on appelle de l’exégèse autour de caractères typographiques existants. C’est-à-dire que peu importe ce que raconte la personne qui l’a dessiné, moi en tant qu’observateur, je vais venir raconter ma propre histoire. Tu prends le Groq de Tezzo Suzuki par exemple. Un caractère de 2015 qui possède une variation Display inspiré de la lecture du Japonais. Son auteur lui, il qualifie le caractère de titrage, ça veut dire qu’il ne s’en sert que pour son impact visuel. Mais quand on connaît l’histoire de l’italique, qui sert depuis plusieurs centaines d’années à inclure une langue dans une autre, alors cette variation du Groq n’a rien d’un caractère display. C’est presque une italique hyper spécialisée servant à composer le japonais latinisé au sein d’un texte en anglais. Pas une italique, mais une japonique. C’est une manière de voir qui se passe de l’auteur pour imaginer ses propres cadres d’analyse. Au-delà de ça, la fiction ça m’a permis de moins stresser parce que personne ne pouvait juger ce que je racontais. C’étaient mes propres délires.

Groq display et Groq black dessinés par Tezzo Suzuki en 2015.
M.M.
Une fois formulée, as-tu eu envie de réaliser ces idées délirantes ? Par ailleurs, la fiction te sert-elle parfois à expliciter des formes étranges qui ont émergé spontanément ? Où se situe le processus d’écriture ? Avant ou après ?
B.D. C’est plutôt un plaisir gratuit qui n’est pas voué à être réalisé concrètement. C’est bien d’avoir une pratique détachée de but. Par ailleurs, j’aime aborder dans mes textes le sujet de l’écriture en général. La typo ça n’est qu’une branche de ce grand objet qu’est l’écriture, ça n’est qu’un moment, une passade. Je me dis toujours, quand je vois une lettre aujourd’hui, que son origine remonte à la nuit des temps. L’écriture est un objet très immatériel, plus large, plus insaisissable, plus mystérieux que la typographie. Quelque chose de multiple, d’infini, qui tout le temps te prend à revers. Tu ne pourras jamais savoir profondément ce que c’est. Dans la culture typographique, les gens ont l’impression de savoir ce qu’ils manipulent, alors que moi, j’avais l’impression que c’était un truc insaisissable par essence. Divaguer sur la typo, j’aime tellement ça, que je n’ai pas besoin de but. J’ai juste envie de le faire et je le fais. Et puis c’est éphémère, et puis ça disparaît. Il y a certaines fois où t’as plein d’idées, mais où t’as pas pris de notes. Tu ne t’en souviens pas et ça disparaît. C’est bien d’avoir un rapport détaché d’une forme d’utilitarisme. D’arrêter de se dire qu’il faut arriver à tout réutiliser. Même si, certes, ça finit sûrement de manière inconsciente par infuser.
M.M.
Penses-tu que chaque designer•euses devrait être capable de — pour reprendre tes mots — « se projeter dans le fantasme d’un monde (…) » ? On parle sans cesse de créativité, jamais d’imaginaire. Un bon designer doit-il aussi être un bon conteur ?
B.D.
Oui, je pense que c’est important d’avoir un imaginaire fourni. Pour ma part, ce monde intérieur-là, j’ai passé beaucoup de temps à le nourrir et à le cultiver. Je l’ai bien exploré, notamment dans mes rêves. Le monde, et notre perception du monde d’un coup peuvent changer. Tout est relativement insaisissable aussi. Ce rapport au monde me convient bien. Il y a quelque chose de salvateur et de profondément rassurant que les choses ne soient pas figées. Ce qui ne doit pas devenir une excuse pour esquiver une analyse plus matérialiste de la société.
Ce que j’aime bien dans la notion d’imaginaire, c’est que ça ne dépend pas totalement de toi. La créativité, c’est aujourd’hui perçu comme une compétence, une injonction. Tu te dois d’être créatif. L’imaginaire, c’est plus une sorte de paysage, qui est ton paysage à toi certes, mais duquel tu n’es pas complètement en contrôle, un peu comme dans un rêve. En tant que designer, il faut savoir prévoir, il faut avoir une certaine logique. On peut vite oublier à quel point des choses incroyables peuvent arriver pendant la perte de contrôle. Mais pour ça, il faut accepter d’être perdu et de ne pas savoir comment ça va se passer. Ce sont des compétences qu’on ne nous enseigne pas suffisamment.
M.M.
Où est-ce que tu puises l’inspiration pour nourrir tes imaginaires ? Y a-t-il seulement des livres ? Ou aussi du cinéma, de la poésie ?
B.D. J’ai eu des périodes où je lisais pas mal. Puis, j’ai été pris comme tout le monde dans les spirales d’Internet. Mon inspiration vient plutôt de champs extérieurs au design ou à l’art. Après le lycée, quand ça n’était plus une obligation, je me suis intéressé aux sciences physiques. Comprendre les systèmes atomiques et comment fonctionne la matière au niveau élémentaire. Et au contraire, ce qui se passe dans l’univers à très grande échelle. Les théories d’Einstein, les déformations de l’espace-temps. Ça te fait réaliser que dans la réalité scientifique, il y a des choses qui sont concrètement hors de nos conceptions. D’ailleurs, je me suis toujours demandé comment des scientifiques pouvaient être aussi rationnels quand tu vois que le monde fonctionne grâce à une logique si contre-intuitive. Ça va tellement à l’encontre de tout ce que ton cerveau peut imaginer. Donc, il y a la physique, la psychologie, l’histoire de l’inconscient, la magie, l’ésotérisme. Mon inspiration puise dans toutes ces sphères-là, et puis aussi mes propres rêves. J’ai passé beaucoup de temps à noter tous mes rêves. Et souvent, c’est surprenant, désarmant, inspirant et libérateur.

L’atome tel que décrit par Louis de Broglie en 1924.
Extrait de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, Le Cantique des quantiques, p. 34.

Ramon Llull (ou Raymond Lulle). Disques de calculs tirés de l’Ars Generalis Ultima, 1517
M.M.
Avec quels outils est-ce que tu prends note, lorsque tu prends note de ce genre d’histoires ? Est-ce que tu le fais à la main ? Ou est-ce que tu utilises des caractères typographiques ?
B.D. C’est vraiment une question de designer. Se demander comment on archive sa vie et comment on note les choses. J’ai un rapport assez intime à l’ordi. Je me suis beaucoup amusé à organiser mes notes dans des systèmes. Pendant un temps, j’ai même spatialisé mon ordi. Mes noms de dossiers étaient des noms de pièces. Il y avait un premier étage, une cuisine, ma chambre. Et je me déplaçais dans mon ordi comme ça. Plus tard, j’ai eu un système organisé selon les cartes du tarot, les dossiers reprennent les noms de ces cartes. Et donc mes textes étaient rangés comme ça aussi. J’avais des nomenclatures bizarres. J’ai aussi eu des moments où tout mon ordinateur était composé en Michaux, y compris mon interface.

Extraits du specimen présentant le caractère Michaux,
dessiné par Benjamin Dumond et diffusé en 2024 par la fonderie Plain Form.
M.M.
Est-ce que ça te faisait travailler autrement ? Est-ce que ça a influencé ton travail ?
B.D.
Non, je pense que ça me faisait marrer. Parce que tous les gens qui prenaient mon ordi étaient incapables de l’utiliser. C’était assez drôle. Et puis, je voulais voir aussi à quel point je pouvais m’habituer au caractère. Et on finit par s’habituer ! Au bout d’un mois, j’ai quand même arrêté parce que ça devenait épuisant. Il y a plein de systèmes comme ça que j’ai pu mettre en place et que j’ai apprécié pendant un certain temps qui se sont révélés être fatigants à utiliser.
J’utilise aussi des caractères expérimentaux dans le cadre des notes, mais de manière purement esthétique. J’aime être entouré de trucs illisibles, et souvent, ce sont mes titres. Ça n’a pas d’autres fonctions que celle de ne pas tout le temps être entouré par des caractères que j’arrive à lire directement. Ça n’a pas de fonction littéraire, comme un italique. Peut-être un jour, mais pas pour l’instant.
M.M.
Penses-tu que tes textes seraient différents si tu utilisais un caractère plus expérimental ? Est-ce que ça influencerait ta manière d’écrire ?
B.D. Oui, ça devrait être possible de réfléchir à un caractère que l’on destinerait seulement à sa propre réflexion. Mais c’est long d’en fabriquer un et la vie est courte. J’ai d’autres moyens pour réfléchir de manière bizarre. Par exemple, en utilisant mes rêves ou en pratiquant la méditation. Et la typographie lisible, c’est bien aussi en fait, c’est même hyper utile. Quand je prends des notes, j’aime utiliser une typographie qui est agréable. L’expérience avec le Michaux d’ailleurs, c’était plus une forme d’auto-hypnose, un état dans lequel j’acceptais de me mettre. Mais j’ai réalisé que cet état est éreintant, fatiguant. J’ai beau aimer ce caractère, il y a un moment où j’apprécie le calme et le repos que procure la lecture d’un caractère normal. Et ces caractères inhabituels ont d’autant plus d’intérêts s’ils existent par rapport à une forme de normalité.
M.M.
Y-a-t’il un business de la typographie ? Qu’est-ce qui se vend bien ? Comment nous faire acheter toujours plus de typos, à nous, les graphistes ? Penses-tu que tout ça rentre en compte dans l’élaboration de nouvelles typographies ? Est-ce que ça ne ferait pas un peu tourner en rond les typographes ?
B.D.
La typographie c’est un marché. On fait des caractères pour que ça se vende. Les fonderies qui marchent bien, bien entendu, comme n’importe quelle industrie, étudient le marché, voient ce qui se vend et font des caractères typographiques en conséquence. Ça me semble être le capitalisme normal. N’importe quel business marche comme ça. En parallèle de ça, il y a aussi un marché pour les typographies bizarres. Il y a des milieux (la musique, la mode, la culture) qui peuvent être intéressés. D’ailleurs, lorsque je vois passer des productions de jeunes graphistes, il y a de plus en plus de productions autour de choses fortement illisibles. La lisibilité n’est plus forcément la priorité.
Est-ce que ça fait tourner les typographes en rond ? Je ne sais pas. Je pense à certains dessinateurs de caractères qui s’énervent sur le fait que les gens utilisent mal leur typographie. En disant que c’est pas la bonne apostrophe et qu’il faudrait éduquer les gens. Je ne veux pas tomber dans ce discours-là. Mais par contre, faire comprendre aux gens que la forme de l’écriture même, elle n’a pas spécialement à se limiter à une forme d’hyper lisibilité et que les écritures sont habitées de sentiments. Ça, ça a peut-être un peu plus de sens.
M.M.
Vous faites un black friday à Plain Form ?
B.D. Non, je pense qu’on les vend déjà à des prix relativement ok. Après, je viens aussi du milieu de la typographie libre. Les systèmes économiques en typographie se sont longtemps cherchés et ils commencent juste à être stabilisés, même si chacun peut avoir sa propre technique. Tout le monde n’a pas les mêmes types de licence. Certain.es prennent en compte le nombre d’employés du client, d’autres le nombre de followers en ligne, ou encore la taille du projet pour lequel on compte utiliser le caractère, et s’il se retrouvera sur le web, imprimé ou diffusé à la télé.

Premières de couverture des deux premiers numéros de Plain Text, sortis en Janvier 2025 et publiés par la fonderie Plain Form. Ils abordent la question de l’imaginaire typographique en surpassant le cadre strictement historique et technique.
Si je pouvais tout imaginer, je me dis qu’il pourrait y avoir un intérêt pour la typographie gratuite. L’écriture, c’est un objet si important en termes de technique qu’il pourrait y avoir des financements de l’état dédiés à une réflexion sur le sujet.. Dans l’idée que tout cela aurait un impact positif sur la culture et possiblement un impact positif sur n’importe quel champ de la société. Dans ce cadre-là, je me dis que oui, il pourrait y avoir des caractères financés par l’État comme le Cnap a pu le faire. Ça a donné naissance au Faune d’Alice Savoie ou encore à l’Infini de Sandrine Nugue.
M.M.
C’est Alain Damasio qui enjoignait à mener une bataille des imaginaires. Raconter des histoires, c’est aussi ouvrir des possibles, imaginer d’autres futurs, des utopies. Dans nos métiers de l’image et de l’écrit où l’on nous prédit des jours sombres de grand remplacement, ce serait quoi la fiction que tu voudrais y opposer, l’utopie que tu aimerais voir advenir ?
B.D.
Quelle serait mon utopie ? C’est difficile à imaginer.
J’aime bien faire le parallèle avec le cinéma. Le cinéma, à ses débuts, filmait des scènes de vie quotidienne. C’était du pur documentaire. Et souvent, je me dis — peut-être qu’il y a des gens qui ne vont pas être contents d’entendre ça — la typographie, grosso modo, ça en est encore là. On en est encore à une typographie documentaire. On donne à voir de la manière la plus neutre possible le sens des mots. Bon, force est de constater qu’il y a aussi quelques typographies décoratives. Et, si on continue le parallèle avec le cinéma, c’est comme si on ajoutait à notre image une ambiance. On met une certaine lumière. Des gens vont être un peu déguisés, des choses comme ça. On en serait là, nous, les typographes.
Mais si on regarde l’histoire du cinéma, certains réalisateurs se sont emparés de ce médium et ont créé des manières de filmer, des façons de mettre en scène, des archétypes de personnages que personne n’avait vu avant. Ça, on ne l’a pas encore en typographie. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de création dans le médium même de la typographie.
Bon, il y a quand même eu des inventions. L’idée de famille par exemple. Un caractère n’existe plus seul, mais en troupe, en groupe, en auto variation de lui-même. Les italiques aussi, c’était une invention. On devait alors composer des textes en français et en latin, on avait besoin de faire cohabiter deux langues. Et d’un coup, ça devient possible d’avoir une autre langue qui fait irruption dans un texte. On pourrait dire que les smileys ont été une invention aussi. Il y a donc des inventions, mais elles sont un peu hasardeuses. Là où au cinéma, il y a des gens qui tentent tout le temps des trucs. Parfois, c’est nul, parfois, c’est inintéressant, et parfois, ce sont des redites. Et puis il y en a qui sont bien, d’autres qui sont moyennement bien, et quelquefois des choses incroyables. Et tout ça vient se nourrir les uns les autres. On n’est pas encore bloqués à essayer de faire le plus formidable des documentaires.
Mon utopie, c’est d’imaginer la discipline de l’écriture comme un lieu de création dans sa manière même de fonctionner. Je pense que mon rêve, ce serait ça et puis après qu’est-ce que ça donnerait comme société en elle-même, je ne sais pas trop, mais je serais curieux de voir ça.
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Voir par exemple : Peter Bil'ak, Conceptual type ?, 2011 (NdE). ↩







